mercredi 5 octobre 2016

Automne à la Croix-Rousse

On ne peut pas dire que je sois du genre prolifique. Mon dernier message date de janvier 2014, on est en octobre 2016.

Un jour, je me réveillerai, j'aurai 40 ans; puis un autre jour, peut-être 60. Puis 80 - qui sait jusqu'à quand vivrons-nous? Ce jour-là, je regarderai ma vie et elle sera toute derrière moi.
Aujourd'hui, quand je regarde ma vie, il commence à y en avoir une bonne partie qui se tient derrière moi, comme le mur plus ou moins friable des souvenirs sur lequel on s'appuie pour savoir qui l'on est. Mais il y en a encore une grosse partie qui est devant - du moins je l'espère.
On va dire que les fondations et une bonne partie du mur qui me constituent sont élevés, mais la maison est encore loin d'être achevée...

Aujourd'hui, petit matin calme et très ensoleillé de ce début d'automne, j'écris à la table du salon de l'appartement rue Louis Thévenet. A l'Est, une brume lumineuse recouvre les lointains, on ne devine ni les Alpes, ni même le Bugey. Cette lumière vaporeuse absorbe une partie la ville, et je vois émerger les silhouettes brumeuses des immeubles de la banlieue sud avec en arrière-plan la ligne bleutée des collines, dont je ne sais si elles sont encore dans le Rhône ou déjà en Isère.
Quant au Vercors, il a été absorbé par la brume. Plus de Vercors. L'horizon s'arrête sur cette ligne de collines bleutées.
Sur le balcon, la glycine est bien vivace et les tomates continuent de mûrir, mais on sent que leur maturation est ralentie par l'éloignement du soleil - qui pourtant règne sans discontinuer sur ce pays depuis juillet. (Mangera, mangera pas de tomates du balcon en octobre?).

Cette lumière est un bonheur.
Elle est fraîche mais réchauffe le cœur et la tête cependant.
Et cette vue à l'Est sur le dessin sinueux du fleuve qui s'en vient des Dombes vertes procure aussi du bonheur - celui de pouvoir contempler la beauté du monde un matin d'automne.

Naturels ou dessinés par la main de l'homme, le pâturage des animaux, la vie silencieuse des choses animées, que ces paysages sont précieux!
Mais des hectares et des hectares de ces précieux paysages s'en vont chaque année, disparaissent sous des lotissements, des aménagements routiers, des zones industrielles et artisanales... La ville est belle car elle a une fin, car l'on peut voir au-delà de la ville, car se devinent ces lointains, gages d'un ailleurs salutaire quand le cœur se sent étriqué dans l'étroitesse d'un quotidien rebattu. La ville est belle quand elle côtoie la campagne sans lui faire violence, sans l'abreuver de ces zones consommatrices de kilomètres carré de terres fertiles - même si les marges, ces lieux de la transition, doivent être, et sont difficilement épargnées par ce qu'il est convenu d'appeler le laid, la laideur des zones tampon entre ville et campagne. Cependant j'imagine que le laid en question ne se vit pas comme tel par ceux qui y habitent, mais ressort surtout des impressions de ceux qui traversent ces zones. Où commence la campagne? Sur certaines marges, elle arrive par surprise. Ici une banlieue qui s'étire puis soudain des champs. Là un dernier échangeur routier puis le clocher d'un village au milieu de terres cultivées.
Sous la pression de la ville, la campagne recule toujours, et on peut fustiger l'habitat pavillonnaire, on ne peut obliger les gens à vouloir habiter dans des barres, des immeubles ou des tours. Les aménageurs de l'espace ont encore des nuits blanches en perspective...

Pendant que je discours, la Vogue a fini de s'installer sur le boulevard de la Croix-Rousse. Y a plus qu'à attendre le froid et le mauvais temps pour aller y manger des marrons chauds, y pêcher des canards et y gagner un énième camion de pompier en plastique toxique made in China. Les enfants seront heureux et nous ferons semblant de rien.