Je n'avais pas repris la ligne 12 depuis un moment, je la reprends tel matin et retrouve aux stations habituelles les sdf habituels quêtant dans la rame. Il y a surtout ce grand gars bourru et taciturne que je vois régulièrement en fin de trajet, juste avant Montparnasse. Il entre, commence à parler de sa situation comme ils le font tous, de façon saccadée, en avalant quelques syllabes il explique sa misère, et comme à chaque fois que je le vois le ton monte et il commence à s'énerver pour finir par engueuler les gens à qui il demande des sous; c'est pas correct de dire que ça me fait rire, ça fait rire jaune sans doute mais ça reste drôle, ce grand gars qui nous engueule du fond de ses tripes, ce gars qui raconte sa vie de merde pour récolter quelques pièces jaunes et finit par nous cracher à la figure son mépris, car en s'entendant raconter la misère que c'est sa vie, la quête, l'absence de toit, on sent la révolte qui monte, la révolte après nous tous, les nantis, ceux qui dorment au chaud et se rendent pépères au boulot le matin.
J'avais préparé ma pièce dans tous les cas, me demandant si cette fois-ci encore il allait s'énerver, et cette fois-ci encore il s'énerve, et on voit les gens s'enfoncer dans leur livre, disparaître sous leurs écharpes, lunettes, bonnets pour fuir ce grondement de l'injustice qui réclame justice, ce roulement des tripes qui crissent dans ce grand corps dégingandé, cette bouche écumante qui nous assène cette vérité :
"faut arrêter de vous prendre pour des grands dans le métro parce que vous avez du boulot et un toit"


Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire